Folie et Destin
II, 3
À l’âge de 16 ans, Mílenna Ioloth s’était déjà invitée dans toutes les boutiques luxueuses et grandes demeures de Minas Nen. Parfois, elle dérobait tous les objets de valeur qu’elle trouvait à l’intérieur, mais pas toujours : il arrivait en effet qu’elle s’accorde juste le plaisir de crocheter les serrures, de contourner et de désarmer tous les pièges qui lui étaient tendus. Quoi qu’il en soit, elle signait toujours facétieusement ses méfaits d’une paire de dés à jouer laissés derrière elle. Insaisissable, elle reçut le surnom de « Destin » de la part des habitants du cru.
À cette époque-ci, il n’était donc pas rare d’entendre des conversations de ce genre :
« Qu’est-il donc advenu de votre merveilleux collier, ma chère ?
- Il m’a été pris par le Destin, très chère. »
Les seuls moments où Destin trouvait ce passe-temps détestable étaient ceux au cours desquels, par la faute de mauvais calculs, elle rencontrait malencontreusement le propriétaire ou un garde. Elle n’avait encore jamais été attrapée mais, bien souvent, il s’en était fallu d’un rien. Et puis, un jour, elle décida qu’elle manquait d’ambition. Un soir, alors qu’elle se demandait si elle devait partir habiter dans la ville côtière de Círbann Tiras, voire même à Minas Ivor, elle entendit parler du tombeau des Sedyr à l’auberge des Huit plats. On disait cette crypte mythique truffée de pièges mortels défendant les trésors mortuaires ensevelis là depuis des siècles avec les défunts de la famille Sedyr.
Vaincre la malédiction du tombeau tout en s’enrichissant était une idée qui la séduisait, mais elle se savait incapable d’affronter les gardiens de la crypte. Tandis qu’elle réfléchissait aux différentes options possibles, elle remarqua Bellor Morgand assis, seul, à une table proche. Ce Númenoréen à l’impressionnante musculature avait la réputation d’être un doux excentrique, un grand guerrier qui avait perdu la raison et qui, depuis, accordait plus d’attention aux voix qu’il entendait dans sa tête qu’au monde qui l’entourait.
S’il lui fallait absolument s’encombrer d’un partenaire, Destin décida que Morgand ferait parfaitement l’affaire. En effet, la répartition du butin à parts égales était un concept qui le dépassait totalement et, si d’aventure les choses venaient à mal se passer, ou qu’exaspérée par sa compagnie elle devait se décider à l’abandonner, personne ne s’inquièterait au sujet du guerrier.
« Bonjour Bellor. Je ne crois pas que nous ayons fait connaissance, mais je m’appelle Mílenna, dit-elle en approchant de la table de l’homme. Je cherche à entrer dans le tombeau ancestral des Sedyr. Pourrais-tu te charger des gardiens si je m’occupe des pièges et des serrures ? »
Le Númenoréen réfléchit longuement, comme s’il écoutait les conseils que lui susurrait une voix intérieure, après quoi il hocha la tête.
« Oui, oui, marmonna-t-il. Cale. Acier brûlant. Chitine. Mur derrière portes. Soixante-trois. Deux mois et retour.
- Excellent, répondit Destin, nullement troublée par les paroles incompréhensibles de son nouveau comparse. Nous partirons tôt demain matin. »
Quand elle vint le rejoindre le lendemain matin, elle vit qu’il avait revêtu une armure de chitine et qu’il portait une épée luisant délicatement. En route vers leur objectif, elle tenta à plusieurs reprises d’engager la conversation, mais les réponses du guerrier étaient tellement dénuées de sens qu’elle finit par renoncer. Un orage soudain les trempa jusqu’aux os mais sans les retarder, l’armure de chitine de Bellor ne craignant pas la pluie. Pour sa part, Destin ne portait jamais d’armure.
Ils s’enfoncèrent dans les profondeurs du tombeau et la jeune femme constata rapidement que son instinct ne l’avait pas trompée : le guerrier et elle faisaient une fine équipe.
Elle reconnut tous les pièges, trappes et autres stratagèmes mortels avant qu’ils ne se déclenchent et crocheta tous les types de serrures possibles et imaginables : simples, multiples, à combinaison, et d’autres encore si anciennes qu’elles n’avaient pas de nom moderne, et si rouillées qu’il aurait été dangereux de les ouvrir même avec la bonne clé.
Pour sa part, Bellor tua plusieurs dizaines de monstres que Destin, ayant toujours vécu en ville, n’avait jamais vus auparavant. Les flammes de son épée enchantées se montrèrent particulièrement efficaces contre les esprits de givre. Le Númenoréen lui sauva même la vie lorsqu’elle perdit l’équilibre et faillit tomber dans une crevasse sans fond.
« Pas se faire mal, dit-il, visiblement inquiet. Murs derrière portes et soixante-trois. Anneau vampire. Deux mois et retour. Cale. Venir, Destin. »
La voleuse n’avait jamais vraiment fait attention aux baragouinages de Bellor, mais cela changea quand elle l’entendit l’appeler « Destin ». Elle s’était pourtant présentée à lui sous le nom de Mílenna. Se pouvait-il que les paysans aient raison quand ils affirmaient que les fous bénéficiaient des conseils de l’Esprit dément Baug, lequel leur permettait de savoir des choses dépassant leur entendement ? Non. Sans doute le guerrier avait-il inconsciemment fait le lien à force d’entendre à Minas Nen que toutes les serrures étaient crochetées par le Destin…
Alors qu’ils reprenaient leur progression, elle se mit à penser aux marmonnements de Bellor. Il avait dit « chitine » lors de leur rencontre, et c’est vrai que son armure leur avait été particulièrement utile, de même que son épée de feu qui devait sans doute correspondre à « acier brûlant ». Mais que signifiaient alors ce « mur derrière portes » et ces « deux mois et retour », qu’il répétait sans cesse ? ou bien encore ce nombre, « soixante-trois » ?
Un malaise grandissant s’empara de Destin quand elle conclut que son compagnon savait des choses sur elle et le tombeau dans lequel ils se trouvaient. Elle décida alors de se débarrasser de lui une fois le trésor découvert. Il avait éliminé tous les gardiens qu’ils avaient croisés jusque-là, et ne risquerait donc rien en repassant par le même chemin.
Le problème, c’était qu’elle avait reconnu l’un des termes qu’il avait énoncés après l’avoir rattrapée au bord de la crevasse, « anneau vampire ». Dans un manoir de Minas Nen, elle avait pris cet anneau, qu’elle trouvait joli. Ce n’est que bien plus tard qu’elle avait découvert qu’il pouvait voler l’énergie vitale des autres êtres vivants. Bellor le savait-il ? Serait-il surpris si elle tentait de l’utiliser contre lui ?
Elle commença à penser au meilleur moyen de se débarrasser du guerrier alors qu’ils remontaient un long couloir. Celui-ci s’achevait par une lourde porte en fer munie d’une serrure dorée. Sortant ses crochets, Destin se mit à l’ouvrage et l’ouvrit en quelques instants. Le trésor mortuaire des Sedyr l’attendait de l’autre côté.
Elle entra dans la pièce, ôtant subrepticement son gant afin de pouvoir faire usage de son anneau. Soixante-trois sacs d’or étaient disposés devant elle. Elle se retourna vers le guerrier mais, à cet instant, la porte se referma entre eux. Sauf que ce n’était pas une porte, mais un mur. « Murs derrière portes… »
Destin hurla de longs jours durant, essayant vainement de trouver une issue à la salle. Puis elle s’assit, découragée, sans pouvoir faire taire le rire moqueur de Baug qui résonnait à ses oreilles. Quand Bellor revint deux mois plus tard, elle était morte. Plaçant une cale de manière à empêcher la porte de se refermer, il s’empara de l’or avant de repartir tranquillement…
Lothenon *Pethdan*


