Et voici une autre petite histoire que je viens de finir, pour bien commencer ce mois de novembre… et les vacances !
C’est un peu inédit, car il s’agit d’une lettre, pour une fois… une autre façon de décrire. Je me suis bien amusé
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Le petit jeu du dîner
II, 3
Par un espion anonyme
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Avant-propos de l’éditeur :
L’histoire de cette lettre est presque aussi intéressante et sinistre que le récit qu’elle rapporte. La lettre originale adressée au mystérieux Dollor fut retranscrite il y a quelques mois et se mit à circuler entre toutes les mains, d’un bout à l’autre des Airdh Lithui. Avec le temps, une copie parvint sur les terres et au palais du prince Traston des Dûredhil hors de Mar Lîth. Bien que les lecteurs puissent supposer, après avoir lu cette lettre, que le prince serait furieux, car elle critique son Altesse avec une grande malignité, ce fut l’inverse qui se produisit. Le prince et sa mère, la reine Moetara, en firent des copies reliées et les envoyèrent à toutes les bibliothèques et les librairies dans les contrées cendrées du Nord-Est.
Le prince et la reine n’ont pas officiellement déclaré si la lettre était une pure fiction ou si elle était basée sur des faits réels. La Maison Gwathran a publiquement dénoncé cet ouvrage et déclaré qu’aucune personne du nom de Dollor, malgré ce que sous-entend la lettre, n’a de lien avec la Maison. Nous laissons au lecteur la liberté de se faire sa propre opinion.
- Dorn Glíron, éditeur.
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Sombre seigneur Dollor,
Vous avez réclamé une description détaillée de mon expérience la nuit dernière et des raisons qui m’ont poussé à demander à la Maison Gwathran une autre affectation. J’espère vous avoir bien servi en tant qu’informateur à la cour du prince Traston – un homme, comme je l’ai indiqué dans mes précédents rapports, qui serait capable d’apprendre au dieu Furad lui-même comment comploter. Comme vous le savez, j’ai passé presque une année à me faire une place au sein de son cercle de conseillers. Il avait besoin d’amis quand il est arrivé pour la première fois en Ardh Lithui et il s’est rapidement entouré d’un groupe composé de moi-même et de quelques autres. Cependant, il ne faisait confiance à aucun de nous, ce qui n’est pas surprenant étant donné sa position précaire dans la société des Elfes Noirs Dûredhil.
Je me permets de vous rappeler que le prince est le fils aîné de Moetara qui était autrefois reine de cette contrée des Airdh Lithui ainsi que du royaume voisin de Lorn Helegnen, l’Anse Gelée. A la mort de son mari, le beau-père du prince Traston, le roi Aerluth, il y eut une lutte de pouvoir entre le prince et la fille d’Aerluth, la princesse Edlothia. Bien qu’on ne connaisse pas tous les détails de l’affaire, il est clair que ce fut Edlothia qui l’emporta et devint reine. Elle bannit Traston et Moetara. L’autre enfant de cette dernière, Morgîl, avait déjà quitté la cour et devint reine du petit royaume de Míngae, la plus grande des îles de l’archipel de Tyll Erebniss.
Moetara et Traston ont traversé le continent et ne sont revenus en Ardh Lithui que l’année dernière. Ils furent bien reçus par l’oncle de Moetara, notre roi actuel, Arthûl Boron, qui avait hérité du trône après l’abdication de Moetara, quarante ans plus tôt. Moetara souligna le fait qu’elle ne souhaitait pas reprendre le trône mais qu’elle désirait juste se retirer sur son domaine familial. Traston, comme vous le savez, est demeuré à la cour et nombreux sont ceux qui ont prétendu que même s’il avait perdu le trône de Lorn Helegnen, il ne comptait pas perdre celui des Terres Cendrées à la mort du vieil Arthûl.
J’ai informé Votre Sombre Altesse des déplacements du prince, de ses réunions et de ses complots, ainsi que les noms et les penchants de ses autres conseillers. Comme vous devez vous en souvenir, j’ai souvent pensé que je n’étais pas le seul espion à la cour du prince Traston. J’ai parlé à Firieth Maesarn d’un certain conseiller Dûredhel qui ressemblait à un collègue que j’avais aperçu en compagnie de Tegilon Saedh, l’archiprêtre du Temple des Trois. Une autre, une jeune Nordique, a maintes fois visité la forteresse impériale de Gobel Morgond. Bien entendu, cela pouvait faire partie des propres plans de Traston, mais je ne puis en être sûr. Je commençais à me croire aussi paranoïaque que le prince quand je me mis à douter de la loyauté du chambellan du prince, Ceredir, un Númenoréen qui était à son service depuis l’époque où il résidait au royaume de l’Anse Gelée.
Voilà pour ce qui s’est passé avant cette nuit, la nuit dernière.
Hier matin, j’ai reçu une brusque invitation à dîner avec le prince. Me méfiant, j’ai alors envoyé un de mes valets, un fidèle serviteur de la Maison Gwathran, pour espionner le palais et me rapporter tout ce qui pourrait paraître suspect. Juste avant le dîner, il revint et me raconta ce qu’il avait vu.
Un homme encapuchonné et vêtu de haillons avait été admis au palais et il y était resté un certain temps. Quand il en repartit, mon serviteur réussit à apercevoir son visage sous le manteau : c’était un alchimiste de sinistre réputation connu pour être un des principaux fournisseurs de poison de la Guilde du Gant Noir. Fin observateur, mon serviteur remarqua que, lorsqu’il était entré au palais, l’alchimiste traînait derrière lui une odeur de môr-porisalch, le blé noir des Terres Cendrées, de baul-loth, la fleur des tourments, et de quelque chose de sucré, comme du miel. Quand il repartit, il n’y avait plus d’odeur.
Il en avait déduit la même chose que moi. Le prince avait demandé des ingrédients pour préparer un poison. La fleur de tourments est déjà mortelle à elle seule quand elle est ingérée ; mais les autres ingrédients suggéraient quelque chose de plus subtil. Comme Votre Seigneurie peut s’en douter, je me suis rendu au dîner ce soir-là, prêt à toute éventualité.
Tous les autres conseillers du prince Traston étaient présents et je remarquai que tous semblaient nerveux. Bien naturellement, je pensais être en plein dans un nid d’espions et tous semblaient au courant du rendez-vous mystérieux du prince. Il était probable que certains d’entre eux étaient au courant de la visite de l’alchimiste tandis que les autres s’inquiétaient juste de la nature de la convocation du prince. D’autres encore réagissaient inconsciemment à la nervosité de leurs camarades mieux informés qu’eux.
Le prince, cependant, était dans de bonnes dispositions et il détendit l’atmosphère. A neuf heures, nous nous rendîmes tous dans la salle à manger où le festin avait été préparé. Et quel festin ! Des grappes de raisin au miel, des civets, de la viande rôtie accompagnée de différentes sauces et toutes sortes de poissons et d’oiseaux préparés avec art. À nos places étaient disposés des flacons en cristal et en or contenant du vin des terres méridionales, du cidre, du cognac nordique et de la liqueur au goût mystérieux à déguster en fonction des plats. Aussi attrayants que pouvaient être tous ces effluves, je ne pus m’empêcher de penser qu’on pouvait dissimuler facilement un poison dans une telle débauche d’épices et de saveurs.
Pendant tout le repas, je fis semblant de manger et de boire mais je me montrai prudent et n’avalai rien. Finalement, on débarrassa les plats et un bouillon de viandes épicées fut placé au centre de la table. Le serviteur qui l’avait apporté se retira et ferma la porte derrière lui.
« Cela sent délicieusement bon, mon prince, dit Kölinä, la Nordique. Mais je ne peux plus rien avaler.
- Votre Altesse, ajoutai-je, sur un ton faussement amical et de légère ivresse. Vous savez que tout le monde à cette table mourrait sans hésitation pour vous permettre de vous asseoir sur le trône des Terres Cendrées, mais est-il vraiment nécessaire de nous empiffrer jusqu’à ce que mort s’ensuive ? »
Les autres à table acquiescèrent en marmonnant. Le prince Traston se mit à sourire. Je vous jure, mon sombre seigneur, par Curunyar le Pourvoyeur, saint des marchands, que même vous n’avez jamais vu un tel sourire.
« Des paroles facétieuses. Voyez-vous, j’ai eu la visite d’un alchimiste aujourd’hui, comme certains d’entre vous le savent sûrement. Il m’a montré comment fabriquer un merveilleux poison et son antidote. Une puissante potion, excellente pour ce que j’en veux faire. Aucun sortilège de soin ne peut vous sauver une fois que vous l’avez ingéré. Seul l’antidote contenu dans le bouillon peut vous sauver d’une mort certaine. Et quelle mort, d’après ce que j’ai entendu dire ! Je suis impatient de voir si ses effets sont semblables à ce que m’a décrit l’alchimiste. Cela devrait être horriblement douloureux pour ceux qui en sont les victimes, mais assez distrayant. »
Personne ne dit mot. Je pouvais sentir mon coeur battre dans ma poitrine.
« Votre Altesse, dit Lendor, le Dûredhel que je suspectais d’être lié au Temple, avez-vous empoisonné quelqu’un à cette table ?
- Vous êtes très astucieux, Lendor, répondit le prince Traston, en jetant un regard à chacun de ses convives. Ce n’est pas étonnant que j’apprécie autant vos conseils. D’ailleurs, j’apprécie tous ceux qui se trouvent ici. Il serait peut-être plus facile pour moi de dire qui je n’ai pas empoisonné. Le prince, à ce moment, fit une pause pour nous observer, et sembla se délecter de cet instant. Je n’ai pas empoisonné ceux qui ne servent qu’un seul maître, ceux qui me sont sincèrement fidèles. Je n’ai pas empoisonné ceux qui veulent que moi, le roi Traston des Dûredhil, accède au trône des Airdh Lithui. Je n’ai pas empoisonné ceux qui ne sont pas des espions de l’Empire, du Temple des Trois, des tribus Edlinn, de la Maison Lûtharia, de la Maison Autënnór, de la Maison Nargûr ou de la Maison Gwathran. »
Votre Noire Seigneurie… Il m’a regardé droit dans les yeux en prononçant ces derniers mots. J’en suis persuadé. Je suis entraîné à ne pas laisser les expressions de mon visage me trahir, mais je me suis immédiatement mis à penser à toutes les rencontres secrètes que j’avais eues, à tous les messages codés que je vous avais envoyés à vous et à la Maison. Que pouvait-il savoir ? Que pouvait-il soupçonner, même sans certitude aucune ?
Mon coeur se mit à battre encore plus fort. Était-ce ma peur ou le poison ? Je ne pouvais pas dire un mot, certain que ma voix trahirait mon apparence sereine.
« Ceux qui me sont fidèles, qui souhaitent la mort de mes ennemis, peuvent se demander comment je puis être certain que le poison a bien été avalé. Est-il possible que les coupables ou, oserai-je dire, ceux qui se sont montrés méfiants n’aient fait que semblant de manger et de boire ? Bien entendu. Mais même le plus habile des acteurs doit porter un verre à ses lèvres ou faire semblant de manger avec des couverts vides. La nourriture n’était pas empoisonnée. Les verres et les couverts, eux, l’étaient. Si vous n’avez rien mangé par crainte, vous êtes tout de même empoisonnés et, en plus, vous avez raté d’excellents plats. »
La sueur commençait à perler sur mon visage et je me détournai du prince pour qu’il ne s’en rende pas compte. Tous mes collègues conseillers étaient figés dans leur fauteuil. Depuis Kölinä, blanche de terreur, plus blanche encore que puis l’être une Nordique, à Meren, le propre cousin du prince, visiblement secoué, en passant par Lendor au front plissé et à Ceredir au regard froid comme une statue.
Je ne pouvais m’empêcher de réfléchir. Est-ce que tout le conseil du prince était composé d’espions ? N’y avait-il personne de loyal à cette table ? Puis je me mis à penser, et si je n’étais pas moi-même un espion, est-ce que je ferais confiance à Traston pour s’en apercevoir ? Nuls mieux que ses conseillers ne connaissaient la paranoïa et l’ambition du prince. Si je n’avais pas été un espion de la Maison Gwathran, aurais-je été en sécurité pour autant ? Un individu loyal pouvait-il avoir été empoisonné à cause d’une erreur de jugement ?
Les autres devaient penser la même chose, qu’ils aient été loyaux ou pas.
Tandis que je réfléchissais, je pouvais entendre la voix du prince qui s’adressait à l’assemblée :
« Le poison agit rapidement. Si l’antidote n’est pas pris dans moins d’une minute, il y aura des morts à cette table. »
Je n’arrivais pas à déterminer si j’avais été empoisonné ou non. Mon estomac me faisait souffrir, mais je me persuadais que cela pouvait être dû au fait de participer à un somptueux banquet sans rien avaler. Mon coeur cognait dans ma poitrine et j’eus l’impression que mes lèvres avaient goût de racine de pilinehtar. Encore une fois, était-ce le poison ou la peur ?
« Ce sont les dernières paroles que vous entendrez si vous avez été déloyaux envers moi, dit le prince Traston avec ce maudit sourire, en observant ses conseillers s’agiter sur leur fauteuil. Prenez l’antidote et vous vivrez. »
Pouvais-je le croire ? Je me remémorais ce que je savais du prince et de son caractère. Exécuterait-il un espion qui se dévoilerait devant sa cour ? Ou le renverrait-il à ses maîtres ? Le prince était sans pitié, mais les deux possibilités étaient envisageables. Tout ce dîner avait été orchestré pour me faire peur. Que diraient mes ancêtres si je les rejoignais après m’être assis à une table et être mort empoisonné ? Que diraient-ils si je prenais l’antidote, que je confessais mon allégeance envers vous et la Maison Gwathran et que j’étais sommairement exécuté ? Et, je dois l’avouer, je pensais à ce que vous, vous pourriez me faire après ma mort.
J’étais tellement égaré dans mes pensées que je ne vis même pas Ceredir sauter de son siège. Je ne m’en rendis compte que lorsque je le vis prendre le récipient et avaler le liquide qui s’y trouvait. Il y avait des gardes tout autour mais je ne me souvenais pas les avoir vu entrer.
« Ceredir, dit le prince Traston toujours en souriant. Vous avez passé quelque temps à la Forteresse des Étoiles. Maison Lûtharia ?
- Vous ne le saviez pas ? éclata d’un rire amer Ceredir. Je ne travaille pas pour une Maison mais pour votre belle-soeur, la reine de l’Anse Gelée. Je l’ai toujours servie. Par Cuilagurth, dieu de la Mort-Vie, vous m’avez empoisonné parce que vous pensiez que je travaillais pour quelques maudits Elfes Noirs ?
- Vous n’avez qu’à moitié raison, répondit le prince. Je ne savais pas pour qui vous travailliez et je ne savais même pas si vous étiez un espion. Mais là où vous avez tort, c’est en supposant que je vous ai empoisonné. Vous l’avez fait vous-même en buvant dans la soupière. »
Mon noir Seigneur, il est inutile que je vous décrive comment est mort Ceredir. Je sais que vous avez vu beaucoup de choses au cours de votre très longue existence mais je vous jure que vous n’aimeriez pas savoir. Je voudrais pouvoir effacer de ma mémoire le souvenir de son agonie.
Le conseil fut dissous peu de temps après. J’ignore si le prince Traston sait ou me soupçonne d’être un espion. J’ignore combien d’autres cette nuit-là, la nuit dernière, étaient sur le point de boire à la soupière avant que Ceredir le Númenoréen ne le fasse. Je sais simplement que si le prince ne me soupçonne pas encore, cela viendra. Je ne peux le battre à ce jeu qu’il a appris à maîtriser, il y a longtemps, à la cour de Lorn Helegnen, et je supplie Votre sombre Altesse, noir Seigneur Dollor, de peser sur la Maison Gwathran afin de me libérer de cette charge.
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Post-face de l’éditeur :
Bien entendu, la signature de cet espion anonyme n’apparaît sur aucune copie de la lettre.
- Dorn Glíron, éditeur.
Lothenon *Pethdan*