
« L’ endormie »
I
Dehors, le froid fait se geler la lumière des étoiles
Mais toi, tu dors ;
Assoupie sur ce lit, tu rêves.
À quoi, je ne saurais le deviner
Mais à voir ton sourire, tu es ailleurs
Loin.
Et moi, assis près du feu qui couve dans l’âtre,
Je te contemple…
Les flammes éclairent mes yeux
Qui percent la faible lumière
Du crépuscule.
Je te contemple et je pose mon regard
Sur les draps qui t’entourent de leur chaleur,
Jaloux de la caresse qu’ils reçoivent.
Le jour décline et j’ai du mal à percer l’obscurité
Qui te cache à mes yeux.
Je me lève et tourne mon regard vers les bois
Endormis eux aussi dans les ténèbres.
Le gel emprisonne l’éclat des étoiles
Et le givre entreluit dans la brume.
Au loin, la Lune se lève
Et vient jeter sur mon visage ses pâles rayons.
La nuit est froide au-dehors ;
La fenêtre semble m’isoler d’un rêve étrange,
Surnaturel.
Un nuage passe,
Et vient recouvrir de ses ombres l’Astre de la Nuit ;
Tout redevient ténèbres,
Tout est noir comme après une vision d’un autre monde.
Soudain surgissent à nouveau les rayons laiteux
Et je me retourne pour les voir illuminer ton sourire.
Leur pâle éclat vient se refléter dans tes cheveux
Mais tes yeux rêvent, loin,
Et ne peuvent voir la nuit t’entourer comme un écrin
Qui protège un bijou.
Longtemps je reste là, assis,
À regarder la lumière rebondir sur les draps blancs
Et à écouter ta lente respiration apaiser mon cœur…
Tu te retournes et t’enroule dans ton cocon,
Me privant de ton visage endormi.
Tu as froid.
Je m’approche de la cheminée où ne brûlent plus que des cendres
Et ranime les braises comme un sourire redonne vie à un amour en perdition.
Les flammes s’élancent, dansent,
S’enroulent et déroulent leur lumière sur toi
Comme une caresse tendre, une de celles que je ne peux te donner.
Tu souris, et mon cœur chante
En te voyant ainsi bercée par la lumière virevoltante.
Dans la nuit qui endort le monde silencieux
Hulule une chouette :
C’est la mi-nuit.
Une demi obscurité s’est déjà écoulé,
Le temps fuit et s’enfuit alors que je te regarde rêver…
Lentement je m’approche,
Et m’agenouille à tes pieds, ô toi que j’aime,
Toi qui ne le sais pas.
La nouvelle flambée vient une fois de plus luire dans tes cheveux
Étalés autour de ton visage,
Ténébreux sur l’oreiller
Mais rougeoyants dans les lumières mêlées de la Lune et du feu.
II
Assoupie tout près de mes yeux qui s’enivrent de te voir ainsi insouciante et belle,
Tu ne sais pas que si je t’observe,
C’est parce que je t’aime
Et que je ne peux plus vivre que grâce à ta présence en ce monde…
Si tu savais…
Si tu savais comme mes yeux te dévorent
Tandis que, l’esprit vagabond, tu erres en des endroits lointains.
Mes mains s’approchent de ton visage, que je distingue à peine dans la pénombre ;
Le cœur défaillant, je tends une main fébrile vers ta joue.
De tes lèvres fines et belles sort un doux soupir ;
Sans doute loin là-bas, depuis ces terres où tu te promènes,
Tu sais que quelqu’un t’aime,
Quelqu’un qui veille sur ton sommeil avec bienveillance,
Quelqu’un qui depuis si longtemps n’ose te le dire…
Ma main effleure ta joue qui ne se dérobe pas sous la caresse ;
Ton sourire se dessine sur tes lèvres, juste sous mes yeux qui profitent de cet instant fabuleux…
L’ombre de la nuit se fait plus dense par-delà la vitre
Mais je ne le vois pas,
Tant mon regard caresse ton visage…
J’oublie les heures qui s’écoulent, fuyantes et éphémères,
Ta joue au creux de ma paume et ton souffle qui me berce tel un rêve…
Je repose ma tête amoureuse au bord du lit pour mieux voir tes paupières refermées sur tes yeux embrumés.
Ainsi je reste à fixer ton image dans mon esprit :
Une fée reposant au creux de simples draps blancs,
Dont les plis forment les vagues d’un océan sur lequel j’aimerais voguer des heures durant…
Le pâle reflet de la neige sur la plaine et l’éclat des étoiles qui veillent sur toi
Ne font plus qu’un avec le doux rougeoiement des braises qui se consument
Là-bas, dans l’autre coin de la pièce,
Si loin que je ne veux te quitter pour aller raviver les dernières cendres du foyer encore tiède.
Ma passion et tes rêves te tiendront chaud.
Depuis des heures, quelques instants il me semble,
Je te contemple…
Je ne puis retenir une autre caresse…
Ma main erre sur les courbes de ton visage que je ne distingue plus,
Mais je le sens, là, tout près de moi ;
Tes lèvres d’où sort la lente musique de ta respiration, tes sourcils qui disent le bonheur où tu es plongée
Là-bas, au pays des rêves ;
Ton front ; je remets une mèche de tes cheveux en place…
Je ne vois pas leur doux reflet, mais je sens leur caresse entre mes doigts…
Enfin ma main s’égare à nouveau sur tes lèvres, ton menton pour achever son doux voyage dans ton cou…
Je t’aime et tu ne le sais pas…
Tu le ressens juste… là-bas…
Si lointaine et si proche…
Si belle…
Beauté invisible, tu m’éblouis dans les ténèbres…
Le feu est mort dans la cheminée, mais tes rêves continuent,
Beaux et insouciants, libres et étonnants…
Je reste à genoux,
Je te contemple…
Je pose ma paume près de ta figure endormie ;
Tu semble entendre mon appel de là où tu voles,
Et tu saisis ma main.
Tes doigts s’entremêlent avec les miens,
Et l’espace d’un instant je crois que tu t’es réveillée…
Ma tête glisse vers la tienne
Mais tu dors.
Mes yeux ne peuvent quitter la silhouette de ton visage
Qui se dessine dans le noir
Tel le croquis surnaturel d’une déesse endormie…
Tu dors et je t’aime, tu ne le sais pas et tu dors …
Je t’aime et je voudrais enfouir mon visage dans tes cheveux à tout jamais,
Y dormir et y rêver…
Rêver… avec toi.
M’envoler avec toi vers le pays lointain de ton sommeil,
Pour que tu me montres ce qui y vit de beau…
Ta main se desserre et lâche la mienne,
Présence rassurante au creux de ton sommeil.
Tes doigts glissent le long des draps
Et s’endorment à nouveau le long de ta silhouette.
III
J’entrevois un sourire qui s’esquisse sur ta bouche un instant,
Sourire de joie libre et de bonheur simple,
Celui de rêver…
Mais ce sourire, tu me l’offres peut-être parce que tu es amusée, là-haut loin dans tes rêves étoilés,
Amusée de découvrir que mon cœur t’es tout entier dédié,
Temple infini en l’honneur de ta beauté.
Palais aux milles portraits de toi,
Empli de souvenirs, de milles esquisses de tes yeux,
Temple trop étroit pour contenir un amour devenu passion…
Galerie jamais terminée de statues te représentant,
De rêves inachevés,
De caresses maintes fois réprimées,
De paroles trop longtemps gardées en moi…
Temple bâti pour la fée qui s’étend, rêveuse, devant moi,
Autel consacré à ta splendeur,
Maigre cadeau pour une reine à qui je sacrifie mon cœur,
À qui je donne en offrande ces mots qui traversent mon esprit,
Fugaces encensements pour une divinité
Devant laquelle je ne me serai jamais assez agenouillé…
Mais, le sais-tu vraiment ?
C’est ce qu’il semble, mais peut-être que ton sourire
Ne vient que de tes rêves heureux ?
Je me plais à penser que mon regard tendre t’a donné confiance en ton serviteur…
Je me mets à espérer que mes offrandes et mes prières t’ont enfin atteinte…
Que les mots que j’ai si longtemps murmurés pour toi
Ont trouvé le chemin de ton cœur…
Rêve inaccessible, étoile fuyante,
Toujours ta présence s’est dérobée à mon amour…
Alors comment pourrais-tu maintenant entrevoir
Une partie du temple que ton adorateur a construit,
Les offrandes que ton prélat t’a demandé d’accepter
Priant pour un simple regard en retour ?
Je rêve, la tête posée contre la tienne, tes cheveux dans les miens…
Je suis dans un rêve bien réel mais le monde semble s’être évaporé
Pour ne laisser plus que nous deux
Toi et moi ; toi qui sommeilles sous mes caresses vaines…
Tu dors et je t’aime, tu ne le sais pas et tu dors …
Je te contemple…
Je ne peux contenir ma passion,
J’aimerais tellement que tu me fasses entrer dans ton rêve
Pour que je puisse te murmurer « Je t’aime »…
Je me penche pour poser un dernier baiser sur ton front,
Une dernière caresse sur tes lèvres.
Je te contemple…
Enfin je me lève et jette un dernier regard sur tes paupières refermées
Avant de me retourner.
Le jour pointe, l’aurore teinte déjà les cimes de rose,
Et une lumière grise entoure la maison perdue sur la colline…
J’entrevois le monde encore assoupi derrière la buée de la vitre…
Mais mes yeux n’aiment qu’un spectacle, et c’est celui de te voir…
Alors je reprends ma place près de la cheminée qui brûle d’une nouvelle flamme…
Je te contemple…
IV
Je t’aime et tu ne le sais pas, tu t’éveilles et c’est moi qui dors…
La douce chaleur de la pièce et ta silhouette assoupie dans ton lit ont eu raison de moi,
Et je sombre dans le rêve… tu es à côté de moi et nous volons ensemble…
Ce n’est qu’un rêve car toi tu te glisses hors des draps
Qui toute la durée de ma contemplation t’ont enveloppée de leurs caresses…
Tu te lèves et tu vois que je dors,
Assis au bord du foyer ardent, je rêve de toi et tu ne le sais pas…
La clarté du soleil t’inonde de sa lumière dorée
Et révèle ta beauté jusqu’alors aveuglée par la nuit…
Mais je dors…
Et tu souris de me voir ainsi, fatigué mais heureux, le visage rayonnant…
Tu te demandes pourquoi je semble ne pas avoir dormi
Ce qui avait bien pu me tenir ainsi éveillé
Toute la nuit, à tes côtés.
Tu te le demandes, mais tu le sais…
Ton cœur sait que je l’aime,
Tes yeux aussi savent que je ne peux vivre sans eux…
Tu le sais… mais n’oses te l’avouer…
Je rêve au loin mais tu es proche,
Je suis ici et ailleurs,
Tu es là, accroupie près du feu, et aussi dans ma tête rêveuse…
En même temps…
Le jour se lève sur ta peau comme une caresse lumineuse.
Mais moi je ne suis plus à tes côtés pour admirer les reflets luisants des braises sur ton visage,
Ces reflets qui palpitent sur tes paupières comme la passion qui brûle mon cœur…
Les mots errent et se mélangent dans mon esprit qui dort ;
La folie d’un rêve que l’on croit bien réel
Me fait perdre pieds dans le sommeil où je me noie volontiers,
Puisque tu es là…
Je t’aime et je dors, tu ne le sais pas et je suis loin…
Tu me contemples…
Un ami qui t’as toujours témoigné son affection.
Mais ce que tu vois n’est que l’ombre du visage
D’une passion plus grande qui m’anime et me ranime…
Ton regard et ta voix se mêlent au cœur de mon rêve
Et dessinent un nouveau portrait de toi à accrocher dans mon esprit…
Tant d’offrandes en ton nom,
Tant de mots jetés sur des pages vides,
Pour toi…
Un ami qui veille sur toi,
Un amant méconnu qui sommeille
Après t’avoir protégé du noir
De mes yeux enivrés.
Là où j’erre,
Dans le pays que tes pieds foulaient il y a quelques instants encore,
La mer a le son de ta voix
Et les étoiles me regardent avec tes yeux…
Je rêve et mes sens se mêlent…
Il me semble que je peux frôler ton visage,
Mais ce n’est que ton reflet dans le ciel de mon sommeil…
Tu te promènes sur ces terres inexplorées
Même si tu n’es pas avec moi ici,
Ton souvenir, lui, m’accompagne…
Je m’approche, et du haut de mon rêve je peux respirer ton regard, caresser ta voix, goûter ton parfum, et lire ta peau…
Tout est à la fois si irréel et si proche…
Je rêve…
Ma rêverie m’autorise à frôler ta joue
Et à m’imprégner sans relâche de ces yeux que j’aime.
Toute ma passion se déverse dans les mots que j’aligne pour toi,
Mais mes phrases sont trop étroites et ne peuvent contenir l’assaut de mon cœur.
Alors je prends ton visage entre mes mains et je et répète ces mots :
« Je t’aime »
Tout simplement… tout simplement…
Si peu… et tellement…
Je te caresse du regard pour oublier que tu es loin,
Pour caresser autre chose que ces pages blanches
Où j’aligne mes absurdités
Pour soigner mon délire,
Ma folie de toi…
Tant de fois j’ai souhaité prendre dans mes bras
Autre chose qu’un rêve
Qu’une illusion…
Je t’aime et tu ne le sais pas, je t’aime et je dors…
Tu me contemples…
Tu aimes bien ce petit garçon
Sans te douter que toute la nuit il a veillé sur toi,
S’enivrant de chacune de tes respirations,
Buvant le bonheur de te voir ainsi endormie
Et heureuse…
Je t’aime et tu ne le sais pas…
Tant de fois dans l’ombre j’ai voulu partir pour n’importe quel endroit de la Terre
Où tes pieds aient marché…
Je rêve…
Tu te lèves pour admirer le soleil qui lance ses joyeux rayons à travers les branches des arbres
Et qui dissipe le brouillard de la nuit…
Un soleil qui en illumine un autre,
L’astre du jour qui offre ses rayons en premier cadeau
À cette fille que j’aime…
Tu laisses la lumière te réchauffer le cœur
Et tu regardes l’ami enseveli dans ses rêves
Qui soupire
Là, juste à côté de toi.
*** Je dors et je t’aime, tu ne le sais pas et je dors …***